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23 octobre 2020
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Hommage à Frank Horvat

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C’est avec beaucoup de tristesse que nous avons appris le décès de Frank Horvat. L'Union des Photographes Professionnels s’associe à la peine de sa famille et de ses proches.

 

Frank Horvat a bousculé la photographie de mode. Quand il l’aborde dans les années 1950, c’est avec l’œil du photojournaliste, à l’esprit volontiers frondeur.  Il fait sortir les mannequins des studios pour les photographier dans la rue ou dans des lieux inhabituels : un café, le métro, un cabaret, etc. Resituons le contexte. En 1950, à 22 ans, il rencontre Henri Cartier-Bresson et Robert Capa. Puis il parcourt pendant deux ans l’Inde et le Pakistan, en free-lance. En 1954, il vit à Londres où il travaille pour Life et le Picture Post. Un an plus tard, il s’installe à Paris. Il mène de front deux carrières. Il photographie la mode entre Paris, Londres et New York, pour le Jardin Des Modes, Elle, Glamour, Vogue, Harper’s Bazaar, etc. Parallèlement, entre 1958 et 1961, il est photographe associé à l’agence Magnum.

S'il a beaucoup photographié la mode en noir et blanc, car à l’époque, « il n’existait que le noir et blanc », Frank Horvat l’a délaissé, car « ça fait un peu vieillot ». Un appareil compact numérique (dernièrement un Canon G9X) l’accompagne pour enregistrer les instantanés du quotidien et ses recherches photographiques. « Je photographie en couleur aujourd’hui, mais c’est une couleur atténuée. En fait, le noir et blanc est l’extrême de la couleur atténuée. »

Toujours ouvert à la nouveauté, il a été pionnier en numérisant lui-même ses archives. Un des premiers, il a proposé des tirages jet d’encre de ses photographies. « J’imprime moi-même jusqu’au 50x60 cm. Les galeristes et les collectionneurs ne sont plus réticents au jet d’encre. Mes tirages argentiques sont plus chers, car ce sont des vintages. Mais cette différence est une manie de collectionneurs, car je ne les trouve pas meilleurs que les tirages jet d’encre. »

Philippe Bachelier // Président de l'Union des Photographes Professionnels 

 

A la maison Robert Doisneau de Gentilly sont exposées actuellement ses photos de Paris des années 1950.
Frank Horvat est décédé le 21 octobre à l'âge de 92ans.


crédit photo : Philippe Bachelier`

 

Nous vous proposons de découvrir l'entretien avec Frank Horvat réalisé en 2008 par Philippe Bachelier : 

 

Vous êtes surtout connu du grand public pour votre travail en noir et blanc argentique, tel qu’on peut le voir dans votre livre récent Le Labyrinthe Horvat. Dans votre atelier, on ne voit pas de labo traditionnel mais un labo numérique avec une imprimante jet d’encre.

 

Q : Vous avez délaissé le labo traditionnel ?

R: Je n’ai jamais bien aimé le travail de labo argentique. Je l’ai presque toujours délégué à des tireurs compétents. Ce qui m’a amené à travailler avec Pierre Gassmann, Georges Fèvre ou Jules Steinmetz. Aujourd’hui, c’est Hervé Hudry qui réalise mes tirages argentiques noir et blanc.

 

Q : Vous continuez de photographier en noir et blanc ?

R : Je ne fais plus de photographies en noir et blanc. A partir de la fin des années 1970, j’ai travaillé presque exclusivement en couleur. Si je devais refaire du noir et blanc, je passerais par le numérique. Mais aujourd’hui, photographier en noir et blanc me semble artificieux.

 

Q : Vous n’utilisez plus de film ?

R : Non. Aujourd’hui, je ne vois aucun avantage au film par rapport au numérique. Sur le numérique, j’ai un point de vue un peu particulier et je suis en désaccord avec beaucoup de mes confrères. Il y a une sorte de fétichisme de l’argentique. En ce moment, je travaille avec un compact Canon Ixus 900Ti de 10 millions de pixels sur une série que j’ai appelé « Un oeil au bout des doigts ». C’est une série en couleur. Il convient parfaitement pour ce que j’ai envie de faire sur cette série. Il est petit et très léger. Chaque appareil apporte une vision différente. J’ai un Nikon D200 avec plusieurs objectifs, mais il reste au placard. Il est lourd et encombrant. Je me sens très privilégié d’avoir eu la chance de commencer à photographier avec un Leica sous l’enseignement de Cartier-Bresson et aujourd’hui je travaille en numérique, différemment.

 

Q : Comment abordez-vous la couleur ?

R : Je ne fais pas nécessairement une démarche de coloriste. Il ne faut pas que la couleur soit gênante. Je suis plus un adepte de la désaturation.

 

Q : Que vous apporte le numérique ?

R : Je peux faire tout moi-même. Que je parte de film numérisé ou d’images prises avec un appareil numérique, l’ordinateur me permet d’intervenir sur l’image et d’arriver au résultat que je souhaite. Les possibilités de maquiller, de jouer sur le contraste, d’éclaircir ou de foncer se font beaucoup plus facilement avec Photoshop qu’en labo argentique. Quand le travail sur une image est terminé, on ne doit pas recommencer pour chaque tirage. La repique est faite une bonne fois pour toutes.

Cela dit, les images ne sortent pas toujours de l’imprimante de façon aussi satisfaisante que je le souhaiterais. Une fois sur trois, je reviens dessus. Je décide d’apporter des corrections ou non après que j’ai posé les tirages sur un mur d’observation. Très souvent, c’est seulement le lendemain matin que je trouve ce qu’il faut corriger. Ce ne sont pas de grandes modifications : c’est plutôt de l’ordre du fignolage, du calage de précision.

 

Q : L’interprétation de vos photographies a été changée par l’ordinateur ?

R : Avec Photoshop, je peux essayer facilement plusieurs interprétations de l’image. A partir de la lecture d’une planche-contact, mon interprétation s’éloignait peu de ce que montrait la planche. Aujourd’hui, je peux aller au-delà. Cela dit, travailler avec Photoshop demande de réfléchir à la prise de vue. On ne peut pas tout corriger avec l’ordinateur. D’une certaine façon, c’était la même chose en argentique. Il était bon d’être soi-même tireur de ses propres photos pour connaître les limites de ce que l’on peut photographier.

Quand je commande un tirage argentique, je donne au tireur un tirage jet d’encre comme référence. Mais je suis conscient des limites de l’adaptation d’un tirage numérique au labo argentique. Il y a des choses que je peux retoucher à l’ordinateur et qui sont impossibles ou trop difficiles à modifier en argentique. Mais ce genre de situation est assez rare.

 

Q : En noir et blanc, l’impression jet d’encre a montré souvent des dominantes qu’on n’a pas sur des tirages argentiques. Avez-vous trouvé une solution à ce problème ?

R : L’imprimante Epson 4800 a apporté un grand changement avec les encres Ultrachrome K3. Les gris ont un rendu semblable aux tirages argentiques noir et blanc, sans bascule de couleur. Auparavant on voyait facilement une montée de rouge. Le mode d’impression noir et blanc avancé du pilote d’Epson règle ce genre de problème. Et depuis un an, les papiers barytés noir et blanc pour le jet d’encre se sont rapprochés de la surface des barytés argentiques. A 95%, on a l’équivalent d’un tirage argentique. On pourra argumenter que des valeurs se perdent avec le scan. Mais l’image est vue à une certaine distance et ce critère perd de sa pertinence. La surface brillante du nouveau Epson Traditional Photo Paper, plus lisse que ses concurrents, est un progrès. La 4800 permet de tirer jusqu’en A2 et je n’éprouve pas le besoin d’aller au-delà. Ce sont des beaux formats pour les expositions. Et la conservation des tirages est désormais satisfaisante.

 

Q : Puisque la qualité d’impression vous satisfait, est-ce qu’il y encore des domaines perfectibles ?

R : Autant on est arrivé à obtenir d’excellents résultats en impression jet d’encre noir et blanc, autant la qualité de numérisation des négatifs noir et blanc mériterait d’être améliorée. La numérisation augmente le grain. Je numérise mes négatifs noir et blanc 24x36 avec un scanner Nikon Coolscan 5000 ED. Des laboratoires professionnels comme Central Color prétendent qu’ils obtiennent de meilleurs résultats sur d’autres scanners. J’ai le projet de faire des comparaisons, en vue de faire tirer des images de très grande taille pour une exposition qui doit avoir lieu en octobre à la Seyne-sur-Mer.

 

Q : Entre les tirages qui sont fait à l’extérieur et ceux que vous imprimez chez vous, quelle différence voyez-vous ?

R : Je préfère les versions numériques faites ici car je suis le seul qui intervient. Et c’est pour moi ce qui prime, même si on me démontre qu’il y a des différences entre un tirage argentique et un tirage numérique. Et que bon nombre de collectionneurs préfèrent encore acheter des tirages argentiques. La souris et l’écran sont moins poétiques que le ballet des doigts et la lente apparition de l’image dans le révélateur : mais les résultats sont plus précis, plus réguliers, plus économiques, plus facilement comparables et toujours réversibles. En un mot : ils me paraissent plus miens ! Je prie mes amis tireurs de ne pas m’en vouloir : j’avoue ma dette envers eux, je ne saurais sans doute pas manier la souris si je n’avais pas connu le travail de leurs doigts. Ils trouveront toujours des photographes "digitalophobes" qui auront besoin de leur savoir faire. Mais pour moi, même si mes premières photos remontent à un âge révolu, l’informatique représente une extension de mes facultés, dont j’entends bien me servir.

 

 

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Le travail de Frank Horvat est visible sur son site www.horvatland.com. Ses tirages sont en vente auprès des galeries parisiennes Dina Vierny, Esther Woerdehoff et La Maison-près-Bastille.

 

 



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